Du ciel aux abysses : avec la capture du Dive-LD, l’Iran révèle le nouveau front de la guerre technologique avec les États-Unis

Du ciel aux abysses : avec la capture du Dive-LD, l’Iran révèle le nouveau front de la guerre technologique avec les États-Unis Source: Gettyimages.ru
Du ciel aux abysses : avec la capture du Dive-LD, l’Iran révèle le nouveau front de la guerre technologique avec les États-Unis [photo d'illustration]
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Un engin de près de six mètres sorti des eaux du détroit d’Ormuz pourrait en dire davantage sur la guerre de demain que bien des affrontements spectaculaires. Après le ciel et la surface, la confrontation technologique entre les États-Unis et l’Iran gagne désormais les profondeurs marines. Analyse de Rodrigue Nana Ngassam.

Le 8 septembre, les Gardiens de la révolution iraniens ont annoncé avoir récupéré un véhicule sous-marin autonome américain Dive-LD à l’entrée de ce passage stratégique. Washington a reconnu la perte de l’appareil, tout en affirmant qu’il était en panne depuis plus d’une journée, qu’il s’agissait d’un modèle ancien et qu’il ne transportait aucun sonar ni radar classifié.

Les récits de Washington et de Téhéran s’opposent naturellement. L’Iran présente cette capture comme une nouvelle démonstration de sa capacité à intercepter les systèmes américains opérant à proximité de ses eaux ; le Pentagone cherche, lui, à en réduire la portée technologique. Mais au-delà de cette bataille de communication se dessine une évolution stratégique plus importante. À Ormuz, ce déplacement du rapport de force n’a rien d’anecdotique. 

Ormuz, nouveau laboratoire de la guerre sous-marine autonome

Le Dive-LD n’est pas un sous-marin classique. Il s’agit d’un large véhicule sous-marin autonome développé par Anduril, long d’environ 5,8 mètres, capable d’opérer plusieurs jours sans équipage et de descendre jusqu’à 6 000 mètres. Sa conception modulaire lui permet d’embarquer différents capteurs et charges utiles pour des missions de renseignement, de surveillance, de guerre des mines, de cartographie hydrographique ou encore d’inspection de câbles et de pipelines.

Sa présence près d’Ormuz illustre une mutation profonde de la guerre navale. Contrôler un espace maritime ne signifie plus seulement y déployer frégates, destroyers ou porte-avions. Il faut désormais connaître les fonds marins, détecter les mines, surveiller les mouvements adverses, protéger les infrastructures sous-marines et maintenir une présence informationnelle continue sans exposer systématiquement des équipages.

Le détroit d’Ormuz devient ainsi un espace militaire à trois dimensions : le ciel, la surface et les profondeurs. Pour l’Iran, cette profondeur est particulièrement intéressante. Téhéran ne dispose pas des moyens conventionnels lui permettant de rivaliser avec la puissance navale américaine dans une logique de symétrie. 

Sa stratégie consiste donc moins à rechercher la maîtrise de la mer qu’à en contester l’usage à l’adversaire, en combinant missiles antinavires, vedettes rapides, mines, drones, guerre électronique et capacités sous-marines autonomes. L’objectif n’est pas nécessairement de dominer la mer. Il suffit parfois d’en rendre l’usage plus coûteux, plus incertain et plus dangereux.

Le RQ-170 ou l’apprentissage par la capture

Cette logique n’est pas nouvelle. En décembre 2011, l’Iran récupère presque intact un RQ-170 Sentinel américain, drone furtif de reconnaissance parmi les plus sensibles de son époque. Barack Obama reconnaît publiquement que l’appareil appartient aux États-Unis et en réclame la restitution. Téhéran refuse.

L’Iran affirmera ensuite avoir exploité certaines données du drone et développé des appareils inspirés de son architecture, notamment le Saegheh présenté quelques années plus tard.

Il serait pourtant simpliste de confondre capture et maîtrise technologique. Copier une forme extérieure ne signifie pas reproduire les capteurs, les matériaux furtifs, les communications sécurisées ou les logiciels qui font la véritable performance d’un système.

Mais la rétro-ingénierie n’a pas besoin d’aboutir à une copie parfaite pour être utile. Elle peut révéler une architecture, des choix industriels, certains composants, des interfaces, des méthodes de propulsion ou des vulnérabilités exploitables. 

Elle permet surtout de regarder la technologie adverse non plus depuis l’extérieur, mais depuis l’intérieur. C’est précisément pourquoi le Dive-LD conserve une valeur, même si Washington affirme qu’il était ancien et dépourvu de technologies classifiées.

Du ciel à la surface, puis sous la mer

L’historique iranien replace d’ailleurs l’incident dans une séquence beaucoup plus longue. En 2012, Téhéran affirme avoir capturé un ScanEagle américain dans le Golfe. Washington conteste alors qu’un appareil de l’US Navy ait disparu. 

L’Iran a également présenté au fil des années des appareils ou des débris identifiés comme des RQ-1 Predator, RQ-7 Shadow ou RQ-11 Raven, sans que leur provenance puisse toujours être établie avec certitude.

En juin 2019, changement d’échelle : l’Iran abat un RQ-4A BAMS-D, dérivé du Global Hawk. Le CENTCOM reconnaît la perte mais affirme que l’appareil évoluait dans l’espace aérien international ; Téhéran soutient qu’il avait pénétré son espace aérien.

Puis, en septembre 2022, la confrontation quitte le ciel pour la surface. La marine iranienne saisit deux Saildrone Explorer américains en mer Rouge avant de les restituer après l’intervention de bâtiments américains. Quelques jours auparavant, une autre tentative visant un Saildrone dans le Golfe avait déjà été interrompue par l’US Navy.

RQ-170 dans le ciel, Saildrone à la surface, Dive-LD sous l’eau : la continuité est frappante. Il s’agit moins d’une succession d’incidents que d’une véritable compétition autour de la maîtrise des systèmes autonomes américains opérant dans l’environnement stratégique iranien.

Le Dive-LD n’est pourtant pas un nouveau RQ-170

Il faut néanmoins résister à la comparaison hâtive entre les deux appareils. Le drone furtif de 2011 constituait une plateforme hautement sensible dont la perte provoqua un embarras politique manifeste à Washington. Le Dive-LD relève d'une autre philosophie militaire.

Le fabricant industriel Anduril le décrit comme un système « attritable », c’est-à-dire un équipement destiné à être engagé dans des environnements risqués en acceptant, dès sa conception, la possibilité de le perdre. Ce point est fondamental.

Les armées américaines cherchent désormais à compléter leurs plateformes rares, sophistiquées et extrêmement coûteuses par des systèmes autonomes plus nombreux, capables d’effectuer des missions dangereuses sans exposer d’équipages et dont la perte ne provoque pas nécessairement une crise stratégique.

Le paradoxe de la guerre autonome est donc saisissant : plus les drones deviennent indispensables, plus certains doivent devenir sacrifiables. Mais « sacrifiable » ne signifie pas « sans intérêt » pour l’adversaire.

Même dépourvu de secrets classifiés, un appareil peut révéler des choix de conception, la logique d’intégration de ses modules, les matériaux employés, certaines interfaces ou la manière dont l’industrie américaine conçoit désormais des véhicules autonomes destinés aux environnements contestés.

La valeur de la capture n’est donc pas seulement technologique. Elle est aussi doctrinale : comprendre ce que l’adversaire fabrique, c’est commencer à comprendre comment il entend combattre demain.

Une guerre de l’information autant que de la technologie

La dimension politique est tout aussi importante. En exposant un engin américain récupéré près d’Ormuz, Téhéran adresse un message : les espaces entourant ses côtes ne peuvent devenir un environnement saturé de capteurs autonomes américains opérant sans risque d’interception.

Washington répond que l’appareil était ancien, défaillant et sans secrets. Téhéran réplique qu’il peut détecter et récupérer les systèmes américains jusque sous la mer. Ces deux récits ne s’excluent d’ailleurs pas entièrement.

Le Dive-LD peut effectivement ne contenir aucun secret stratégique majeur et constituer simultanément une prise intéressante pour les ingénieurs iraniens et une victoire symbolique pour Téhéran.

C’est précisément ce qui caractérise la compétition technologique contemporaine : la valeur d’un système ne réside plus seulement dans les secrets qu’il contient, mais aussi dans ce qu’il révèle sur la doctrine, les capacités et les intentions de celui qui l’emploie.

L’autonomie américaine face au déni iranien

Au fond, le Dive-LD révèle surtout la collision entre deux doctrines. Les États-Unis cherchent à multiplier les systèmes autonomes capables de surveiller, cartographier et éventuellement agir à distance afin d’étendre leur présence informationnelle sans multiplier les plateformes habitées.

L'Iran poursuit une logique inverse : détecter, brouiller, abattre, capturer ou exploiter ces systèmes afin d'empêcher Washington de transformer son environnement maritime proche en espace transparent.

C’est une bataille entre l’ubiquité du capteur et la capacité de l’adversaire à le rendre vulnérable. Cette confrontation dépasse largement le seul détroit d’Ormuz. Les fonds marins deviennent l’une des nouvelles frontières de la compétition stratégique mondiale. 

Câbles sous-marins, pipelines, mines intelligentes, réseaux de capteurs et véhicules autonomes constituent désormais des infrastructures dont la maîtrise peut décider de la connaissance du champ de bataille avant même que le premier missile ne soit tiré.

La guerre technologique du XXIe siècle ne se jouera donc pas seulement dans les airs avec les chasseurs furtifs, dans l’espace avec les satellites ou dans le cyberespace. Elle se jouera aussi là où l’œil humain ne voit presque rien. En 2011, l’Iran avait montré qu’il pouvait transformer la perte d’un drone furtif américain en victoire technologique et symbolique. 

En 2022, il avait démontré qu’il pouvait mettre la main sur des drones de surface. Avec le Dive-LD, la confrontation descend désormais jusqu’au fond des mers. La question décisive n’est donc peut-être pas de savoir quels secrets Téhéran découvrira à l’intérieur de cet appareil.

Elle est de comprendre ce que sa présence révèle : la prochaine bataille pour le contrôle maritime ne portera plus seulement sur les navires que l’on voit, mais sur les réseaux invisibles qui observent, cartographient, connectent et préparent le champ de bataille sous la surface. Du ciel aux abysses, la guerre technologique entre l’Iran et les États-Unis ne change donc pas seulement de profondeur. Elle change de nature.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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