La victoire de l'AfD en Saxe-Anhalt démontre une fois de plus que l'inadéquation entre les attentes de la population et les réponses apportées par l'establishment ne fait que croître. Le rédacteur en chef de la revue «La Russie dans les affaires mondiales», Fiodor Loukianov, décortique le résultat des élections allemandes.
L'échec retentissant de la CDU en Saxe-Anhalt était annoncé mais l'ampleur des dégâts reste impressionnante. Nul ne sait pour l'heure si l'« Alternative » obtiendra la majorité absolue et aura la capacité de former un gouvernement dans ce Land. Mais du point de vue de la clarté de la lampe rouge allumée pour l'establishment, ce n'est pas si important.
C'est Friedrich Merz qui fait le plus d'étincelles, il est parvenu à cette situation politique où tout ce qui sort de sa bouche produit l'effet inverse. Cela rappelle un peu les chefs des derniers temps de l'URSS qui tentaient de convaincre de quelque chose avec pour résultat qu'on comprenait qu'il fallait faire le contraire de ce qu'ils disaient. La tentative frénétique avant les élections de présenter l'AfD comme des nazis et des marionnettes de Poutine n'aura pas du tout fonctionné dans ce Land de l'est. Elle en a même rajouté en irritant les électeurs. L'histoire confuse de Leipzig (aussi dans l'est de l'Allemagne, Land de Saxe), utilisée pour exacerber les tensions avec la Russie, n'aura eu aucun effet.
C'est plus tard qu'on pourra dessiner les scénarios de crise politique dans le Land de Saxe-Anhalt, quand la répartition précise des sièges et les possibilités d'action de l'establishment seront connues. En attendant, toutes les options restent lourdes de menaces : que ce soit la formation d'un gouvernement « hostile » à Magdebourg, aussitôt confronté à la tentative de tout le reste du système fédéral de le détruire, ou la reconstitution, au prix de sa propre déstabilisation, d'une improbable Arche de Noé rassemblant les autres partis – pourvu que le vainqueur du scrutin reste écarté du pouvoir.
Une tactique intelligente serait probablement un apaisement extérieur (C'est la volonté du peuple ! La démocratie !) accompagné d'une intégration rampante de l'AfD dans l'establishment (donc en la neutralisant) tout en s'efforçant de la discréditer comme inapte à gouverner réellement (ce qui est fort possible). Pour user d'une telle tactique intelligente, il faut des responsables politiques intelligents et rusés, ce dont les autorités fédérales ne peuvent se vanter actuellement. La particularité nationale, entre autres, de l'Allemagne consiste en ce que dans les moments décisifs l'habileté et la souplesse laissent la place à une arrogance bornée cumulée à un moralisme inventé pour soi-même. Et ensuite, advienne que pourra.
Dans l'ensemble, on a l'impression que les processus de transformation politique en Europe occidentale passent effectivement à une vitesse supérieure. L'inadéquation entre les attentes de la population et les réponses apportées par l'establishment ne fait que croître. Cela ne signifie pas que la démocratie fonctionnait mieux auparavant, mais les dirigeants et les dirigés sont aujourd'hui dans des univers parallèles qui ne se croisent pas.
La fracture dans les priorités est apparue dans les conditions de mondialisation mûre et fonctionnant normalement il y a 25-30 ans. Au fur et à mesure de la mise en place d'un monde plus interconnecté et cohérent, la résolution des problèmes nationaux au niveau supranational est devenue non seulement nécessaire mais petit à petit le seul moyen possible de gestion sociale. Pourtant, l'interface entre national et supranational se maintenait. Et le niveau supérieur était en mesure d'assurer le développement et le bien-être du niveau inférieur malgré l'écart croissant.
Désormais, tout est renversé, la balance est faussée. Le lien s'affaiblit entre les peuples et la nomenklatura, coincée entre l'impossibilité de rompre le voile de l'intégration et la nécessité de maintenir sous soumission les masses désorientées. Cela se manifeste sous des formes diverses, les forces politiques considérées comme protestataires se rapportent à un type précis, mais se réalisent dans chaque pays à sa manière, en fonction de la culture socio-politique. L'essentiel étant que le système établi est ébranlé et on ne sait pas comment il se maintiendra sous sa forme actuelle à moyen terme.
Aujourd'hui, le pouvoir a suffisamment de ressources pour se maintenir via des manipulations. En l'occurrence, le cas de l'AfD en Saxe-Anhalt sera révélateur des capacités de ces ressources. Quoi qu'il en soit, la transformation de l'Europe a commencé. Rien ne permet de supposer que l'Europe transformée, par exemple, nous plaira davantage, mais un processus historique est objectivement en cours, il faut le prendre tel qu'il est.
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