Le président russe s’est rendu dans la région de Sakhaline à la fin des exercices militaires de la flotte dans l’Océan Pacifique. Pour Karine Bechet, la présence du chef d’État dans les îles Kouriles est un signal fort envoyé au Japon et aux États-Unis, suite à la remilitarisation forcée de l’armée japonaise.
La présence de Vladimir Poutine sur les îles Kouriles, dont l'appartenance à la Russie remonte à la défaite du Japon lors de la Seconde Guerre mondiale, est d'autant plus symbolique que c'est sa première visite.
La question des îles Kouriles a toujours été une question sensible dans les relations russo-japonaises, puisque le Japon n'a jamais voulu reconnaître les conséquences territoriales de sa défaite. Pour la Russie, cet archipel d'îles volcaniques appartient administrativement à la région de Sakhaline, alors que Tokyo estime qu'il relève toujours de la préfecture de Hokkaido. De ce fait, le Japon et la Russie n'ont jamais pu signer de traité de paix après la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Toujours est-il qu'en « avril 1946, l'administration japonaise y fut abolie ; en juin de la même année, par décret du Présidium du Soviet suprême de la RSFSR, elle fut intégrée au district des Kouriles du Sud, dans le territoire de Khabarovsk de la région de Sakhaline du Sud, puis, à partir de 1947, à la région de Sakhaline ».
La non-reconnaissance de sa défaite par le Japon est entretenue par les États-Unis, qui ont pris le contrôle de ce pays, politiquement et militairement. Dans un premier temps, le Japon avait signifié, lors de la Conférence de San Francisco en 1951, le renoncement à ses prétentions sur les îles Kouriles et de Sakhaline du Sud. L'URSS, de son côté, s'était engagée à retourner les îles Habomai et Shikotan après la conclusion d'un accord de paix. Et en 1956, le Japon et l'URSS ont adopté une déclaration de fin des hostilités.
Mais l'intervention américaine a perturbé l'évolution vers une normalisation de la situation. En 1960, les États-Unis et le Japon signent un accord de sécurité illimité. Parallèlement, si l'administration de l'île d'Okinawa a été finalement rendue au Japon en 1972, suite à l'accord de rétrocession conclu entre les États-Unis et le Japon, mettant fin à l'occupation directe américaine après la Seconde Guerre mondiale sur ce territoire, la présence militaire américaine, elle, n'a pas été remise en cause.
Finalement, l'URSS n'a pas rendu les deux îles pour cette raison, et aucun traité de paix définitif n'a pu être conclu, même après la chute de l'URSS, entre la Russie et le Japon. Chaque nouveau Premier ministre japonais soulève à nouveau la question des îles Kouriles, question qui restait à ce jour purement rhétorique.
Le Japon tourne progressivement la page de ses restrictions militaires d'après-guerre
Mais la situation est en train de changer et l'agressivité de la politique japonaise devient de moins en moins raisonnable, notamment sur le plan militaire. Alors que depuis la guerre, la non-nucléarisation du Japon était un principe indiscutable et posé par la doctrine militaire japonaise, celle-ci est en cours de révision. Non seulement le Japon estime possible d'entreposer des armes nucléaires, mais également de posséder des sous-marins nucléaires. Le budget de la défense a ainsi été doublé. Le Livre blanc de la défense, publié le 4 août dernier, justifie sur 600 pages la remilitarisation du Japon, entamée discrètement antérieurement par l'ancien Premier ministre Shinzo Abe (2012-2020) et qui s'accélère sous Sanae Takaichi, arrivée au pouvoir en octobre 2025.
Si cela ne laisse pas la Chine indifférente, craignant un retour des velléités expansionnistes du Japon, la Russie est elle aussi directement visée sur ses frontières orientales.
La sécurité du flanc oriental russe revient au premier plan
Dans ce contexte, la visite de Vladimir Poutine prend toute son importance. Tant que la Russie estime possible d'arriver à un traité avec le Japon, les dirigeants russes ne s'affichaient pas ouvertement sur les îles Kouriles. Désormais, l’enjeu est tout autre. Avec l'intensification du conflit en Ukraine et la faiblesse de la position de l'armée atlantico-ukrainienne sur le front, malgré la propagande, l'idée d'un nouveau front se fait de plus en plus pressante.
Lors de sa visite dans les îles Kouriles, le président russe a clairement posé le principe de la défense des frontières étatiques russes, qui inclut évidemment ces îles : « Les principales missions sont accomplies lors de l'Opération militaire spéciale, mais il est de notre devoir d'assurer la sécurité de l'État russe à toutes ses frontières. »
Tokyo fait monter la pression autour de cette visite et la juge « absolument inacceptable », envisageant de prendre des mesures de rétorsion, peut-être des sanctions contre la Russie.
Les États-Unis soutiennent ouvertement la position japonaise sur les Kouriles
Mais le Japon n'agit pas seul, et la communication autour des îles Kouriles le démontre parfaitement. L'ambassadeur américain au Japon, en quelque sorte l'administrateur du pays, déclare reconnaître la souveraineté du Japon sur les îles Kouriles, et les médias ne cessent de parler de « l'occupation » par la Russie de ces îles.
Les autorités rappellent que ces îles russes relèvent de la souveraineté de la Russie, et soulignent l'hypocrisie de la position du Japon, incapable de rappeler, lors des cérémonies en mémoire des bombardements de Nagasaki et Hiroshima d'août 1945, qu'elles furent le fait des États-Unis.
La démultiplication des fronts est un risque réel, puisque le conflit en Ukraine est un conflit primaire. Si les pays baltes ou la Moldavie sont les variantes les plus plausibles, l'intensification d'un danger aux frontières orientales de la Russie n'est pas pour autant négligée.
Multiplier les fronts pour contraindre la Russie à disperser ses efforts
Du point de vue russe, nous nous retrouvons petit à petit dans une configuration proche de celle de l'avant et du début de la Seconde Guerre mondiale, avec, d'un côté, un danger sur le flanc occidental nord, réel et imminent, et, d'un autre côté, un danger difficilement évaluable sur le flanc oriental.
Comme nous le répétons souvent, dans cette configuration du conflit, les élites atlantistes ne peuvent remporter de victoire militaire contre la Russie, et les tentatives de conduire les élites russes à un suicide politico-diplomatique ont échoué. Or, elles ne peuvent se permettre de défaite. Il leur faut donc modifier la configuration du conflit, obliger la Russie à diversifier ses efforts et ainsi l'affaiblir.
Le Japon revient, sous la houlette des États-Unis, sur les traces de son histoire expansionniste récente. Mais la situation aujourd'hui n'est pas celle de 1940. Le Japon n'est plus une puissance, la question des capacités réelles d'approvisionnement par les États-Unis d'un nouveau front n'est pas évidente.
Le XXe siècle, qui n'en finit pas de mourir, est en train de s'écrouler dans un fracas rétentant, important avec lui les derniers oripeaux d'un équilibre international dépassé.
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