«Brûlez pour nous» : le véritable message du «partage nucléaire» entre les États-Unis et l’Union européenne

«Brûlez pour nous» : le véritable message du «partage nucléaire» entre les États-Unis et l’Union européenne Source: Gettyimages.ru
«Brûlez pour nous» : le véritable message du «partage nucléaire» entre les États-Unis et l’Union européenne. [Photo d'illustration]
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Washington a fait à Bruxelles une nouvelle offre que les Européens sont trop serviles pour refuser, même si cela revient à leur coller une cible géante dans le dos. Analyse de l'historien allemand Tarik Cyril Amar sur la proposition américaine à l'Europe.

Il existe un ancien traité qui, si vous l’avez signé, vous interdit de répandre les armes nucléaires. Donc, si vous n’avez pas d’armes nucléaires et que vous signez le traité, vous ne pouvez pas en obtenir. C’est aussi simple que cela. Du moins, c’est ce qu’on pourrait croire.

Mais l’Occident, avec toutes ses « valeurs » et son « ordre fondé sur des règles », ne viole pas vraiment les règles. Il les tord un peu. Il les tord à tel point, en fait, que les violer purement et simplement serait plus honnête et moins embarrassant.

L’accord dont il est question, c’est, bien sûr, le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) de 1968, considéré par l’Agence internationale de l’énergie atomique comme « la pièce maîtresse », rien de moins, de quelque chose de bon, beau et éminemment raisonnable. À savoir « les efforts mondiaux visant à empêcher la prolifération des armes nucléaires, à promouvoir la coopération dans le domaine des utilisations pacifiques de l’énergie nucléaire et à faire progresser l’objectif du désarmement nucléaire et du désarmement général et complet ». L’Allemagne, par exemple, en est signataire de longue date.

Et pourtant, celle-ci et cinq autres signataires du TNP, qui font partie du système clientéliste de l’OTAN sous l’égide des États-Unis, ont des bombes nucléaires sur leur territoire souverain (au moins en théorie), et leurs forces aériennes sont prêtes à les larguer sur des cibles qui se trouveraient — ô surprise — en Russie. Le petit sophisme juridique, digne d’un escroc, utilisé pour couvrir cette violation flagrante du Traité de non-prolifération est connu comme — tenez-vous bien — le « partage nucléaire ». Charmant, n’est-ce pas ? Le monde, ou, peut-être, l’Europe seule, risque bien de finir dans un big bang de feu et de retombées radioactives provoqué par l’homme, mais, comme on dit à la maternelle, « partager, c’est aimer ».

D’ailleurs, il est tout à fait évident — et cela l’aurait été pour des hommes tels que Clausewitz, Yorck (avec un certain retard, il faut bien l’admettre) ou Bismarck — que, par exemple, des officiers allemands dignes de ce nom auraient dû élaborer des plans d’urgence secrets visant à s’emparer rapidement des armes nucléaires présentes sur le territoire allemand et appartenant à nos « alliés » américains. Sans effusion de sang, si possible ; ou avec, si nécessaire.

En un très mauvais jour, cela pourrait être le seul moyen de sauver l’Allemagne de sa propre « fin de l’histoire » — sa transformation en cendres radioactives à la suite d’une guerre nucléaire « limitée », déclenchée au nom de telle ou telle équipe de fous, folles ou personnes non binaire, bien sûr, au pouvoir à Washington. Un tiroir soigneusement gardé contenant ces plans de dernier recours, en un seul exemplaire papier, serait le strict minimum exigé par le véritable intérêt national de l’Allemagne. Si cela vous semble trop audacieux en tant que soldat allemand, peut-être ne devriez-vous pas vous engager dans l’armée — ou, pour être honnête, changez de nationalité et engagez-vous dès maintenant dans l’armée américaine.

Mais revenons aux accords concrets qui constituent cette grande participation à l’autodestruction attendue. Ils sont assez complexes ; après tout, c’est la vie moderne. Si nous partons, ce sera dans le fracas et avec beaucoup de bureaucratie. Mais leur nature est simple : vous, en tant que pays prétendu souverain X (disons, l’Allemagne), avez des armes nucléaires américaines sur votre territoire, ce qui fait inévitablement de vous une cible pour une riposte (nucléaire). Mais pendant que vous vous exposez ainsi, ces armes nucléaires restent sous le contrôle total de Washington (voilà pour la souveraineté). 

Gardées par les troupes américaines, dont la véritable mission consiste bien sûr à empêcher les clients dociles de poser leurs sales pattes dessus, ces armes nucléaires sont prêtes à être utilisées sur ordre des États-Unis. Oui, il existe formellement une sorte de balivernes sur la « double clé », mais à moins d’être tombé sur la tête en étant petit, tout le monde sait que ce sont des stupidités. Comme un officier français vient de le confirmer au journal Le Figaro, le grand quotidien conservateur français, il n’y a en réalité « qu’une seule clé » et — comme dans tout groupe criminel qui se respecte — une seule personne aura le dernier mot : le président américain. 

Alors, si le capo di tutti capi américain donne son ordre de fin du monde, vous, pays X, aurez l’honneur d’emporter ces ogives nucléaires américaines en Russie. Dès que vos avions – et non pas américains – auront largué des bombes nucléaires américaines sur des concentrations de troupes et des bases russes ou, disons, sur Kaliningrad ou Saint-Pétersbourg, il ne vous restera plus qu’à rester en place et à attendre la riposte. Elle viendra, même si c’est la dernière chose qu’ils pourront faire. Parce que c’est ainsi que fonctionne le monde. D’ailleurs, c’est ce qu’ils nous ont dit. 

Il existe différentes variantes du schéma de « partage des armes nucléaires » : par exemple, la Grèce a conclu un petit accord astucieux selon lequel elle n’accueille pas de bombes nucléaires américaines sur son territoire, mais maintient une unité chargée d’expédier ces bombes vers la Russie. La Pologne, la République tchèque, le Danemark, la Hongrie « et deux pays inconnus » jouent les seconds rôle en ce domaine, en participant au programme « Soutien aux opérations nucléaires par des moyens aériens conventionnels ». Quelle ruse !

Étant donné que tout est si soigneusement mis en place pour contourner le TNP, on pourrait penser que tout va pour le mieux, comme aurait dit le vieux mafieux Tony Soprano. Or, c’est loin d’être le cas. En réalité, les États-Unis envisagent ouvertement d’étendre le dispositif de « partage des armes nucléaires », et plusieurs États européens — y compris certains pour lesquels la simple participation au programme « Soutien aux opérations nucléaires par des moyens aériens conventionnels » ne suffit pas — semblent avides d’obtenir leur propre stock local d’armes nucléaires américaines.

Dans le même temps, comme tout le monde le reconnaît ouvertement, ces nouvelles munitions nucléaires destinées à l’Europe doivent compenser le retrait par Washington de ses forces conventionnelles du Vieux Continent. Quel message : « Chers vassaux européens, nous ne resterons pas pour combattre et mourir à vos côtés, mais nous nous ferons un plaisir de faire de vous encore plus de bases et de livreurs pour nos armes nucléaires. Nous espérons que vous vous sentez désormais plus en sécurité. (Ah oui, et aussi, nous serons ravis de vous vendre davantage de nos F-35 hors de prix, dotés de kill switch américains, dont vous aurez besoin pour bombarder la Russie quand nous vous le demanderons. Marché conclu ?) »

Dans un monde normal — ou, pour être précis, dans une Europe normale — la réponse à une telle générosité américaine devrait être un « f*ck off » sonore (en anglais américain courant). Mais les élites européennes ont perdu la tête, et c’est pourquoi l’Europe est très loin de la normalité. Il semble y avoir une réelle volonté de continuer à faire ce que veulent les États-Unis, au mépris des intérêts européens.

C’est pourquoi le prétendu projet « OTAN 3.0 », lié notamment à Elbridge Colby, le « cerveau du Pentagone », a toutes les chances de bien se dérouler. Son principe est simple : moins de troupes américaines, moins de capacités clés et d’armes conventionnelles en Europe, afin que Washington puisse concentrer ses efforts contre la Chine. Au-delà du stratégique, il y a du personnel : le fait que le père de Colby, alors qu’il travaillait pour la CIA, ait aidé à perdre la guerre du Vietnam pourrait jouer un rôle dans la définition des priorités de son fils.

La Russie, si jamais les choses en arrivaient là, ne serait évidemment pas du tout disposée à se plier à cette stratégie « OTAN 3.0 ». Au contraire, dès que des ogives nucléaires américaines s’abattraient sur ses troupes, ses bases et ses villes, qu’elles soient lancées depuis et via des vassaux européens ou depuis le continent américain, Moscou riposterait probablement contre les deux.

Or, le véritable mystère en ce sens n’est pas de savoir comment Washington en est venu à adopter une stratégie aussi manifestement fragile. Vu depuis cette immense masse de pensée collective qui s'étend le long du Potomac, cela peut sembler valoir la peine d'essayer. Ce qui est vraiment déconcertant, c’est de comprendre comment quelqu’un en Europe pourrait accepter cela. Les inconvénients catastrophiques sont tout simplement trop évidents. Ajouter des cibles sur le dos de l’Europe, déployer des armes nucléaires plus à l’est alors que l’expansion de l’OTAN vers l’est est précisément ce qui a provoqué la guerre en Ukraine, envoyer un énième signal provocateur à la Chine indiquant que l’Europe se met en quatre pour aider les États-Unis à faire pression sur Pékin, et, enfin et surtout, exposer l’Europe à une répétition à grande échelle de ce que l’Occident vient de faire à l’Ukraine : une guerre par procuration dévastatrice.

L’Europe n’a pas besoin d’encore plus de « partage nucléaire » avec des États-Unis peu fiables, irrationnels et agressifs. Elle a besoin de se détacher de ses maîtres abusifs et exploiteurs à Washington. Si ses dirigeants souhaitent partager, pourquoi ne pas réfléchir sérieusement aux intérêts économiques et sécuritaires que leurs pays partagent clairement avec la Russie et la Chine ? Mais les dirigeants européens ne réfléchissent pas. Et quand ils le font, ce n’est pas dans l’intérêt de leurs propres peuples. Quelle misère commune !

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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