Malgré le changement de pouvoir en Hongrie, jugé désormais «pro-européen», les relations ukraino-hongroises ne seront pas si faciles. Au cœur du différend : les droits de la minorité hongroise de Transcarpatie, une question que la journaliste ukrainienne Tatiana Pop estime toujours irrésolue.
Le premier mois qui a suivi le changement de pouvoir en Hongrie a montré que l’enthousiasme et les attentes des Ukrainiens à la suite de la destitution d’Orbán s’étaient avérés un peu exagérés. Malgré sa rhétorique pro-européenne, Péter Magyar constate publiquement que la géographie est une constante et que l’Europe devra dialoguer et commercer avec la Russie à l’issue du conflit. Tout comme son prédécesseur, il refuse de soutenir financièrement l’Ukraine et de lui envoyer des armes, proposant plutôt que la Hongrie serve de lieu de négociations pour régler le conflit. Il pose également des conditions désagréables, pour ne pas dire inacceptables, pour Kiev. « Je suis prêt à rencontrer le président ukrainien si nous parvenons vraiment à un accord. Il est question des droits fondamentaux de l’Homme », a-t-il déclaré en présence de Merz. « Pour un représentant d’une minorité nationale, la possibilité d’utiliser sa langue maternelle à l’école et pour s’adresser aux autorités, ainsi que d’exercer ses droits culturels, n’est ni un privilège ni un supplément. C’est un droit humain fondamental. Nous estimons qu’un pays qui a l’intention d’entamer des négociations d’adhésion à l’Union européenne doit respecter ces droits. »
En tant que native de la Transcarpatie, je me permets d’expliquer l’essence du conflit. Contrairement aux stéréotypes diffusés par les médias, la majorité des habitants de la région sont des Ruthènes, un petit peuple slave que l’Ukraine refuse toujours de reconnaître comme une minorité nationale. La communauté hongroise est quant à elle peu nombreuse, même à l’échelle régionale : elle compte environ 150 000 personnes, soit environ 12 % des habitants de la Transcarpatie. Ses membres se concentrent dans le district de Bérégovo, où le hongrois est la principale langue de communication. C’est dans cette langue que sont rédigées les enseignes des magasins et les publications sur les réseaux sociaux, et c’est elle qu’on enseigne aux enfants dès la maternelle et qu’on parle à la maison et au travail. Il s’agit donc d’un petit coin hongrois près de la frontière, que Budapest a toujours soutenu. D’ailleurs, il y a tellement de personnes portant le même nom que Péter [Magyar] que j’ai dû, par curiosité, faire une recherche sur Google pour voir s’il n’était pas de la même région que moi. Non, mais cela ne change rien à la situation.
Et maintenant, imaginez comment une ukrainisation totale a frappé la région après le « Maïdan ». Les nationalistes se sont mis avec tant d’ardeur à interdire tout ce qui n’était pas ukrainien que, outre les principales victimes — les Russes d’Ukraine —, les Hongrois se sont également retrouvés dans la tourmente.
À cela s’ajoute le fait que la génération qui a grandi après l’effondrement de l’Union soviétique ne maîtrise vraiment ni le russe ni l’ukrainien. Et pourtant, elle s’est vu imposer l’idée que ses enfants devaient étudier en ukrainien, s’adresser aux autorités dans cette langue et, d’une manière générale, se transformer de toute urgence en fervents patriotes ukrainiens, à l’instar de la Galicie voisine, avec laquelle la Transcarpatie entretient en réalité des relations tendues depuis l’époque de l’Autriche-Hongrie.
C’est précisément ce dont parle Magyar, en exigeant de rendre à ses compatriotes leurs droits fondamentaux. D’ailleurs, contrairement à Zelensky, il a rencontré le maire de Bérégovo presque immédiatement après sa victoire aux élections et a même proposé cette petite ville comme lieu de rencontre avec le dirigeant au mandat expiré du régime de Kiev. Ce dernier a ignoré cette proposition et doit maintenant se plier à des « conditions » pour une rencontre, ne serait-ce que protocolaire.
L'Ukraine les acceptera-t-elle ? D’une part, le gouvernement Orbán avait posé exactement les mêmes exigences à Kiev. Si Zelensky l’avait voulu, il aurait ainsi pu montrer sa volonté d’engager un nouveau dialogue avec Budapest. D’autre part, il est visible que l’administration présidentielle ukrainienne est actuellement en pleine effervescence nationaliste : elle repousse vaillamment les revendications polonaises concernant la réinhumation des nazis du siècle dernier, et il est peu probable qu’elle fasse des concessions sur une question aussi sensible pour les radicaux que les droits des minorités nationales. Quelqu’un pourrait alors évoquer également les droits des Russes, qui sont bien plus nombreux en Ukraine. Si rien ne change, le gouvernement hongrois aura un deuxième argument pour ne pas céder aux demandes de Kiev concernant l’aide, l’adhésion à l’UE et d’autres questions.
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