De nouvelles menaces et des prétextes bancals pourraient pousser Washington à recourir à la force, mais toute attaque contre l’île risque de tourner au fiasco coûteux, selon l’ancien officier de renseignement du corps des Marines américain Scott Ritter.
Alors que le monde a les yeux rivés sur le conflit toujours non résolu entre les États-Unis et l’Iran, on pardonnerait au consommateur moyen d’actualités d’avoir oublié que, le 3 janvier dernier, Washington a lancé une mini-invasion du Venezuela. Bilan : des dizaines de morts, dont plusieurs agents de sécurité cubains, et la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro et de son épouse.
La justification officielle des États-Unis est que Maduro était, selon eux, un fugitif recherché par la justice, ayant été précédemment inculpé devant un tribunal fédéral américain pour trafic de stupéfiants. La facilité avec laquelle les États-Unis ont orchestré l’effondrement du régime de Maduro et favorisé la transition du pouvoir vers la plus que docile vice-présidente Delcy Rodríguez a donné à l’administration Trump une aura d’invincibilité quant à la mise en œuvre de ce que le président et ses conseillers appellent la « doctrine Donroe » — leur version de la doctrine Monroe du XIXe siècle, qui déclarait l’hémisphère occidental domaine exclusif des États-Unis.
À peine plus d’une semaine plus tard, le 11 janvier, le président Trump postait sur Truth Social ce qui équivalait à une menace directe contre le gouvernement cubain. « Cuba a vécu sur de grandes quantités de PÉTROLE et d’ARGENT venant du Venezuela pendant des années », écrivait-il, affirmant qu’il y avait un lien direct entre le soutien économique vénézuélien à Cuba et le soutien sécuritaire cubain au Venezuela. « Le Venezuela a désormais les États-Unis, la première puissance militaire du monde (et de loin), pour le protéger, et nous le protégerons. IL N’Y AURA PLUS NI PÉTROLE NI ARGENT POUR CUBA — ZÉRO ! Je suggère fortement aux Cubains de conclure un accord, AVANT QU’IL NE SOIT TROP TARD ! »
Le président a ensuite provoqué un torrent de spéculations sur les réseaux sociaux américains en répondant à une publication humoristique parue la semaine précédente sur X : « Marco Rubio sera président de Cuba. » « Ça me plaît ! », a écrit Trump en réponse.
Le changement de régime à Cuba semblait donc à l’ordre du jour.
Un mois plus tard, le président Trump a reçu le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou à la Maison Blanche, où la décision a été prise d’attaquer l’Iran. Les États-Unis et Israël ont lancé une attaque surprise contre l’Iran le 28 février, déclenchant une campagne de 37 jours qui a finalement abouti à un échec sur l’ensemble des objectifs militaires et géopolitiques déclarés, laissant l’Iran en mesure de dicter le sort de l’économie mondiale en contrôlant le flux de pétrole et de gaz par le détroit d’Ormuz.
L’invasion de Cuba n’était alors plus une priorité pour l’administration Trump.
Presque du jour au lendemain, ce calcul a changé. Le 21 mai, Marco Rubio a déclaré que Cuba était « l’un des principaux sponsors du terrorisme dans toute la région ». Ses propos intervenaient le jour même où le département de la Justice des États-Unis rendait public un acte d’accusation contre l’ancien président cubain Raúl Castro. En une seule journée, l’administration Trump reconstruisait le chemin vers une action militaire contre Cuba, calquant sa justification du changement de régime sur celle établie avant l’assaut du 3 janvier contre Caracas, aboutissant à la capture de Nicolás Maduro et à l’effondrement de son régime. Ces actions ont coïncidé avec l’arrivée d’un groupe aéronaval américain au large des côtes cubaines.
La désignation par Rubio de Cuba comme État soutenant le terrorisme n’a aucun poids intellectuel ni fondement factuel, surtout après les efforts concertés de l’administration Biden pour retirer cette qualification à Cuba parce qu’elle n’avait plus aucune justification. Mais force est de constater que les mêmes lacunes existaient quant à la légalité des accusations américaines contre Nicolás Maduro.
Cependant, l’administration Trump ne s’adresse pas au droit international, mais plutôt à un petit électorat politique national pour qui le fondement juridique le plus léger d’une action contre Cuba suffirait. Mais l’étiquette d’État sponsor du terrorisme prend une importance encore plus grande, sachant qu’elle reflète point par point la préparation à l’action militaire que les États-Unis avaient élaborée avant de décider de bombarder l’Iran en février dernier. Au fond, l’administration Trump prépare le terrain pour une invasion militaire de Cuba, une campagne d’étranglement économique encore plus sévère, ou les deux.
L’impulsion ne vient pas d’une menace réelle que pose Cuba ou son gouvernement pour les États-Unis. Elle vient d’un besoin de l’administration Trump, après son revers humiliant en Iran, d’inscrire une victoire au tableau de la sécurité nationale.
Les élections de mi-mandat se profilent, même si le président Trump a déclaré que sa politique étrangère était élaborée et mise en œuvre indépendamment des pressions politiques liées aux mauvais résultats du Parti républicain dans les urnes. En bref, si les Républicains perdent la Chambre des représentants, ce qui est fort probable, les deux dernières années du président seront paralysées par une cascade de procédures de destitution. À côté, les deux tentatives de destitution de son premier mandat feront pâle figure. Mais la procédure de destitution est le moindre de ses soucis : sans condamnation par le Sénat, Trump et ses soutiens la balaient d’un revers de main en l’attribuant à une action politiquement motivée des Démocrates aigris.
Le vrai danger pour Trump réside dans une éventuelle perte de contrôle du Sénat par les Républicains, surtout si la majorité est suffisante pour faire planer la menace d’une condamnation (il faudrait 60 voix de sénateurs sur 100). C’est là que Trump fait une erreur de calcul monumentale sur la question cubaine et la politique intérieure américaine. Il écoute Marco Rubio, son secrétaire d’État et conseiller à la sécurité nationale, un homme dont la rancœur anti-cubaine, accumulée durant toute une vie, influence la vision du monde.
Rubio et Trump comprennent tous les deux les réalités de la politique en Floride, et le rôle important que joue la grande diaspora cubaine de cet État dans la formation de la politique présidentielle. Mais les élections de mi-mandat ne sont pas une élection nationale. Elles obéissent à un baromètre politique différent, où l’aiguille est déplacée par des enjeux politiques locaux, généralement définis par l’état de l’économie locale. Les questions nationales passent généralement au second plan, et dans le grand ordre des choses, le vote cubain en Floride ne modifie pas les calculs nationaux lors du décompte des sièges à la Chambre et au Sénat.
Par ailleurs, Rubio et Trump feraient bien d’étudier la campagne présidentielle de 1992. George H. W. Bush, le président sortant, partait avec une avance considérable, portée par la victoire militaire éclatante sur l’Irak lors de l’opération Tempête du Désert. Bill Clinton, l’adversaire de Bush, a trébuché quand il a tenté de rivaliser sur le terrain de la politique étrangère de Bush, ce qui a amené son directeur de campagne, James Carville, à afficher un post-it jaune sur la porte du QG de sa campagne : « C’est l’économie, imbécile ! »
Bush avait promis de ne pas introduire de nouveaux impôts et n’a pas tenu parole. La récession qui a suivi cette erreur a offert à Clinton l’élan nécessaire pour récupérer son retard et battre Bush en novembre 1992.
Aujourd’hui, le président Trump fait face à une catastrophe économique parce qu’il n’a pas vaincu l’Iran, et à cause de la crise énergétique mondiale qui en découle. S’il croit pouvoir embobiner les Américains et leur faire oublier les conséquences désastreuses de ses erreurs au Moyen-Orient en envahissant Cuba et en renversant le gouvernement communiste, il se trompe lourdement.
C’est l’économie, imbécile.
Mais le fait est que Trump et Rubio ne seront peut-être pas capables de remporter la victoire escomptée. Cuba n’est pas le Venezuela, et la CIA n’a sans doute pas les moyens de reproduire la trahison achetée de Maduro par les élites politiques, militaires et économiques vénézuéliennes. Nombre d’experts de Cuba doutent de la faisabilité d’une telle opération sur cette île. Fulton Armstrong, ancien officier du renseignement national pour l’Amérique latine, qui a travaillé sous couverture pour la CIA à Cuba, a récemment rédigé une note au nom de l’association Veteran Intelligence Professionals for Sanity (VIPS). Il y souligne que « l’effondrement du régime orchestré par les États-Unis et l’occupation ou l’imposition d’un gouvernement de notre choix [à Cuba] échoueront totalement. Les mêmes gens qui maintiennent en circulation des Chevrolet 1957 à l’aide d’un cintre sèmeront le chaos contre un régime imposé de l’extérieur. » Et d’ajouter : « La coercition américaine contre Cuba n’a pas marché depuis plus de soixante ans. »
Marco Rubio pourrait bien convaincre Donald Trump d’envahir Cuba. Mais au lieu d’être la cerise sur le gâteau d’une politique étrangère et de sécurité nationale mise à jour, qui permettrait au Parti républicain de garder le contrôle du Congrès et donc de maintenir la politique intérieure et extérieure de Trump viable pour les deux prochaines années, une invasion cubaine débouchera très probablement sur une déroute qui, cumulée à l’échec iranien, marquera la fin de l’ère Trump une fois pour toutes.
Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.
