L'affaire du Groenland a plongé les alliés européens des États-Unis dans un état de choc. Ceux qui avaient adopté une attitude de suivisme envers les Etats-Unis, rompu leurs relations avec la Russie et accumulé les problèmes avec la Chine, se retrouvent désormais seuls face à Trump. Analyse de Fernand Kartheiser, membre du Parlement européen.
Très vite les sentiments de satisfaction que beaucoup de conservateurs européens éprouvaient après la victoire électorale du Président Trump furent mêlés d’étonnement, voire d’une profonde consternation.
Trump qui, pendant sa campagne électorale, avait encore évoqué une normalisation des relations internationales, promis la fin de la politique interventionniste et la priorisation de l’Amérique, celui qui s’engageait pour une résolution rapide du conflit ukrainien se mettait soudainement à renier les principes fondamentaux de la politique étrangère. Il le fit d’une manière brutale et sans aucun respect. Le Golfe du Mexique devait être rebaptisé et certains pays ou territoires devraient, selon lui, être incorporés aux Etats-Unis, dont le Canada et le Groenland. Le Dr. Jekyll de la campagne électorale se serait-il muté en Monsieur Hyde dès le début de sa présidence ? À quoi fallait-il s’attendre avec un président dont les premiers commentaires donnaient toutes les raisons de s’inquiéter ? Après les années Biden le cauchemar allait-il continuer ?
Vers l’isolement de Washington ?
Malheureusement, cela en a tout l’air. Depuis son arrivée au pouvoir, le président Trump a multiplié les interventions militaires, sans beaucoup de succès d’ailleurs. Les tentatives de changement de régime en Iran ont dû être arrêtées après un conflit israélo-iranien de douze jours. Les récentes initiatives visant à fomenter et à soutenir des manifestations massives n’ont pas non plus obtenu les résultats escomptés. Au Venezuela, le Gouvernement américain a commis un acte d’agression ouvert tout en reniant l’autorité du droit international public. Les Etats-Unis ont choisi tout simplement d’ignorer le système des Nations unies, qu’ils avaient pourtant initié eux-mêmes vers la fin de la deuxième Guerre mondiale, et de désavouer par là-même l’autorité du Conseil de sécurité. Les motivations avancées étaient des plus déconcertantes : l’appropriation par les Etats-Unis des richesses du pays et la revitalisation d’une doctrine impérialiste d’une ère révolue. Il reste à voir si cette opération connaîtra dans le moyen terme un certain succès ou non. Ces actions belliqueuses s’accompagnent d’autres opérations toutes aussi inquiétantes telles que, par exemple, la saisie de navires étrangers dans les hautes mers. L’effet de tels actes sur l’opinion internationale est dévastateur. L’Etat sans doute toujours le plus fort au monde et qui n’a de cesse de se prévaloir de ses valeurs est devenu ouvertement agressif et imprévisible. Même ceux qui adhèrent à l’idée que les Etats n’ont pas d’amis mais uniquement des intérêts doivent s’apercevoir de l’isolement croissant de Washington. Les Etats-Unis avaient déjà remplacé le droit international par un système de « règles » plus ou moins aléatoires. Ils en sont arrivés maintenant à un système basé sur les seules conceptions morales de leur président. Où cela nous mènera-t-il ?
L’affaire du Groenland est sans doute la plus importante car elle touche non seulement au droit international mais encore à toute l’architecture de sécurité fondée sur l’Alliance atlantique. Un des plus fidèles et inconditionnels alliés des Etats-Unis, le Royaume du Danemark, se voit soudainement sommé de céder une partie de son territoire au pouvoir dominant de l’Occident. Les justifications fournies sont de nouveau parfaitement absurdes. Les intérêts de sécurité des Etats-Unis ou de l’Alliance atlantique ne sont nullement en danger au Groenland. Les Etats-Unis chercheraient-ils simplement à élargir leur territoire ou à s’approprier des matières premières d’une importance stratégique ? Nul ne le sait. Mais l’effet de leur démarche est tel qu’on peut d’ores et déjà la considérer comme une des plus grandes erreurs stratégiques jamais commises par les Etats-Unis. Exiger la cession de territoires par un allié sous la menace de la force est un acte inacceptable. Même s’ils obtenaient gain de cause, ce qui est évidemment possible, les Etats-Unis auront sacrifié leur capital de sympathie au sein de la communauté internationale, leur crédibilité en tant qu’allié, leur fiabilité dans toute négociation. Il y a des actes que même des grandes puissances ne peuvent pas commettre impunément.
Europe déclassée
Les alliés européens des Etats-Unis sont sous le choc. Eux qui avaient sagement adopté une attitude de suivisme docile envers les Etats-Unis, qui avaient hautainement rompu leurs relations avec la Russie et accumulé les problèmes avec la Chine, se retrouvent tout-à-coup seuls, très seuls. Incapables de suivre l’évolution du monde vers la multipolarité au cours des dernières années et choisissant la soumission à leur partenaire américain, ils ont maintenant été réduits au rang de vassaux. Il y a quelques années encore, l’Union européenne rêvait d’une souveraineté européenne et se voyait comme acteur important sur la scène internationale. Aujourd’hui elle est déclassée.
Beaucoup d’Européens commencent à réaliser qu’il faut changer de politique pour essayer de sauver ce qui peut peut-être encore être sauvé. Ils comprennent, au moins certains d’entre eux, qu’il faut renouer le contact avec la Russie et qu’après tout, Kiev n’est peut-être pas le nombril du monde. Ils conçoivent la nécessité de changer de dirigeants, surtout au niveau de l’Union européenne mais aussi dans nombre d’Etats membres. Ils doivent se demander ce qui reste aujourd’hui encore de l’Occident né dans les années 1940. Est-ce qu’il y a encore des valeurs sur lesquelles les Etats des deux côtés de l’Atlantique peuvent s’accorder ? Est-ce que les Etats-Unis sont encore un allié ou seraient-ils à considérer comme une menace ? Faut-il se mettre à apaiser Washington avec des concessions immorales ?
L’affaire inattendue du Groenland aura en tout cas remis en question l’Alliance atlantique. Ce que des décennies de Guerre froide n’ont pas su faire, ni même l’effondrement de l’Union soviétique, l’île froide aura réussi à accomplir. L’OTAN a perdu sa crédibilité auprès de ses propres membres. L’architecture de sécurité européenne est devenue un point d’interrogation.
Dans les jours qui viennent, des décisions importantes devront être prises. Washington renoncera peut-être à cette acquisition. Il faut l’espérer. Peut-être trouvera-t-on une solution négociée respectueuse de la souveraineté du Danemark et de la volonté des Groenlandais. Ce serait magnifique ! Mais que faire dans le cas d’une vente forcée ? Pourra-t-on reconnaître une telle vente sous contrainte en droit international ? Quel précédent aura-t-on créé ? Et que Dieu nous protège d’une invasion militaire du Groenland ! Comme beaucoup de gens dans ce monde j’ai beaucoup d’amitié pour les Etats-Unis. J’espère qu’il pourra continuer d’en être ainsi.
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