Une usine américaine pour l'Ukraine engloutit 533 millions de dollars sans produire un seul obus

Plus d'un demi-milliard de dollars dépensé, huit échéances manquées et, au bout du compte, aucun obus utilisable. Le projet texan de General Dynamics, lancé dans l'urgence pour accélérer les livraisons à Kiev, s'est transformé sur le terrain en une succession de pannes, de difficultés techniques et de soupçons autour de son partenaire turc, Repkon.
Un projet industriel censé accélérer la production américaine d'obus destinés à l'Ukraine s'est soldé par un échec coûteux, selon une enquête d'une organisation à but non lucratif basée à New York et spécialisée dans le journalisme d'investigation, ProPublica, publiée le 12 août. General Dynamics aurait dépensé 533 millions de dollars pour une nouvelle usine qui, malgré les ambitions affichées à son lancement, n'a finalement produit aucun obus utilisable.
Tout a commencé en 2022. Joe Biden avait alors promis d'envoyer des munitions à Kiev et cherchait à augmenter rapidement les capacités de production américaines. À cette époque, General Dynamics était le seul fabricant du pays à produire les corps métalliques des obus de 155 mm.
Plutôt que de continuer à s'appuyer sur des installations anciennes, le directeur de l'entreprise avait proposé au Pentagone de financer une ligne de production moderne. À l'automne 2022, dans un contexte d'urgence, l'armée avait conclu la première d'une série de contrats. Le Congrès avait autorisé parallèlement le Pentagone à attribuer les financements sans passer par des appels d'offres.
Pour mettre sur pied la nouvelle usine, General Dynamics s'était tourné vers Repkon, une entreprise turque alors peu connue aux États-Unis. Celle-ci disposait déjà d'une ligne de production disponible, ce qui laissait espérer un démarrage beaucoup plus rapide. ProPublica relève également que le dirigeant de General Dynamics est né dans une famille turque.
Mais un problème important est apparu : la ligne de Repkon avait été conçue pour fabriquer une ancienne version, plus simple, des obus de 155 mm. Pressé par le temps, le Pentagone n'a pas procédé à une vérification préalable des capacités de l'entreprise turque.
La nouvelle usine a finalement ouvert ses portes à Mesquite, au Texas, lors d'une cérémonie officielle en 2024. L'image était celle d'un site moderne prêt à produire. La réalité était bien différente : certains des obus présentés ce jour-là étaient factices, et General Dynamics n'avait pas encore réussi à faire passer les essais aux premiers exemplaires fabriqués.
Une production qui n'a jamais vraiment commencé
Une fois l'usine mise en marche, les difficultés se sont mises à s'accumuler. Les bras robotisés heurtaient les équipements et endommageaient les machines. Des installations relativement simples tombaient régulièrement en panne, tandis que les tapis roulants et différentes pièces cessaient eux aussi de fonctionner.
Les conditions de travail étaient également dégradées. Les presses dégageaient fréquemment de la fumée, au point que certains employés se retrouvaient à moucher une substance noire. Dans les ateliers, la chaleur atteignait ce que les travailleurs décrivaient comme un niveau « saharien ». Et lorsque les machines s'immobilisaient, faute de travail, les salariés passaient de longues périodes à attendre et à regarder leur téléphone.
À ces problèmes techniques s'ajoutait une situation particulièrement troublante autour des équipements fournis par Repkon. L'entreprise turque n'a pas communiqué aux Américains les mots de passe permettant de contrôler certaines machines essentielles. Il arrive même que des équipements se mettent en mouvement sans intervention des employés présents sur place.
Cette situation a rapidement alimenté les rumeurs parmi le personnel américain. Certains ont commencé à soupçonner les Turcs de ralentir volontairement le projet, voire d'être impliqués dans une forme sophistiquée d'espionnage.
En 2025, face à l'absence de progrès, le Pentagone a averti General Dynamics qu'il pourrait mettre fin au contrat. L'administration a ensuite ordonné l'arrêt des travaux. Le bilan s'est révélé particulièrement lourd : huit échéances n'ont pas été respectées et, malgré 533 millions de dollars dépensés, aucun obus utilisable ne sort de l'usine.
General Dynamics affirme désormais vouloir revoir le fonctionnement du site. L'entreprise prévoit notamment d'y intégrer l'intelligence artificielle et de travailler avec un nouveau partenaire, Deterrence, lui aussi présenté comme une société peu connue.