Les guerres modernes se gagnent dans l’opinion publique de l’adversaire. L’Iran l’a parfaitement compris et déploie une stratégie de communication impressionnante d’efficacité et d’ingéniosité. Une analyse d’Alexandre Regnaud.
Quand une grande puissance agresse un petit État, la guerre est forcément asymétrique. La seule façon de gagner n’est alors pas sur le terrain, même s’il reste essentiel, mais en retournant l’opinion publique du pays agresseur.
Malgré la domination militaire, la guerre devient impopulaire, l’opinion publique fait pression, les politiques sont obligés de céder et d’y mettre fin dans l'espoir de sauver leurs mandats. Vietnam, Afghanistan, Irak, à chaque fois, c’est le même schéma.
L’Iran l’a parfaitement analysé et joue à plein sur ce facteur.
Sa première arme bien sûr, c’est l’économie. Le blocage du détroit d’Ormuz et les frappes contre les infrastructures pétrolières des pays du Golfe amènent l’essence à 4 dollars le gallon aux Etats-Unis, à un début de pénurie en Italie, et à plus de 2 euros le litre en France. De quoi rendre le conflit largement impopulaire dans l’opinion. C’est le but.
Or cela ne suffit pas, essentiellement parce que le champ médiatique est entièrement biaisé. Les médias occidentaux présentent largement l’Iran comme l’agresseur, tentant de faire porter le chapeau de la crise économique en cours et à venir sur la résistance de l’Iran, en lieu et place de l’agression initiale israélo-américaine.
Cela aussi les Iraniens l’ont compris et mettent en place une stratégie de communication de contournement qui se révèle être d’une rare efficacité.
Pour faire court, l’Iran crée toute une variété de clips vidéo grâce à l’IA qu’il diffuse ensuite massivement sur les réseaux sociaux afin de toucher un public nouveau avec des messages originaux.
Les plus connus sont les mini-films Lego qui reprennent à l’identique l’univers graphique des véritables productions de la franchise d’animation à succès.
Les plus populaires sont un cauchemar de Trump face au blocage d’Ormuz ou encore une parodie sur Pete Hegseth (son secrétaire d'État à la Guerre) sur fond de musique rap. Un nouvel opus concerne le « black Friday », qui a vu plusieurs appareils américains abattus pour secourir les pilotes du F-15 qui a été abattu. Le tout sur fond de jeu de construction, en 3D, à destination d’un public jeune, dont sont parfaitement maîtrisés ici tous les codes culturels.
Il y a aussi les clips classiques, avec ou sans IA. Un des plus récents montre simplement Khamenei, arrivant dans une salle de briefing (réponse, au passage, aux rumeurs sur son état de santé) avec les plans de la centrale israélienne de Dimona affichés sur l’écran d’objectif de la pièce. Rien de plus. Réponse claire et efficace aux nouvelles promesses d’agression de Trump.
Mais le clip le plus viral reste sans doute celui qui a été réalisé en hommage aux victimes de la politique américano-israélienne, enchaînant les références visuelles au génocide des Amérindiens, au Vietnam, à l'Irak, à Gaza, à l’île d’Epstein et aux fillettes bombardées de l’école de Minab. Le tout dans une même vidéo, établissant clairement le lien entre tous ces crimes.
Et enfin, l’Iran diffuse aussi des mèmes plus classiques, à l'image d'un Donald Trump déguisé en personnage des Teletubbies.
D’une manière générale, la forme et la nature de leur contenu permettent à ces clips divers et variés (il en existe des centaines) de transformer ce conflit géopolitique complexe en un récit super-héroïque manichéen.
Les vidéos mettent ainsi souvent en scène des attaques américano-israéliennes contre des civils innocents, légitimant la notion de légitime défense de l’Iran. Évidemment l’école de Minab tient une place de choix. La souffrance est ainsi tournée en énergie et en légitimation de la résistance. D’autant plus que cela vient s’emboîter parfaitement dans la continuité des massacres de civils à Gaza, visant ainsi un très large public international sensible à ces thématiques en jouant sur la fibre de la défense des droits de l'homme. Un sérieux pied de nez à l’argumentaire occidental.
De nombreux clips glorifient également la puissance militaire iranienne, montrant des frappes dévastatrices contre l’ennemi, quitte à exagérer avec des deepfakes. Ici, c’est la démoralisation des soutiens à la guerre qui est en jeu, via le démontage du narratif américano-israélien sur la destruction du potentiel militaire iranien. Même si l’on ne suit pas l’actualité, la récurrence de telles images finit par avoir une influence sur la perception des choses (c’est ce que l’on appelle l’heuristique de disponibilité), et donc sur l’opinion.
Les références religieuses ne sont pas absentes. Le récit de la résistance iranienne s'appuie sur des symboles chiites puissants, en particulier la bataille de Kerbala. Mais surtout, Donald Trump et Benjamin Netanyahou sont souvent associés à des figures sataniques. On peut voir par exemple Baal remplaçant la statue de la Liberté, ou une figurine Lego de Satan.
Les messages religieux chiites s’adressent bien entendu aux nombreux adeptes de ce courant dans l’ensemble du Moyen-Orient, stimulant les proxys et perturbant certains États du Golfe, à l’image de la population du Bahreïn, hostile à son propre gouvernement qui est un allié des Etats-Unis.
Les messages sur le satanisme s’adressent bien sûr à la culture moyen-orientale de résistance au « Grand Satan américain », mais aussi en réalité à l’occident en général, sur fond d’affaire Epstein et de décadence des « élites ». Dans la même logique, l’ambassade d’Iran en Suède a publié sur X une photo d’un missile signé « Pour venger Virginia Giuffré dont la voix a été bâillonnée par le réseau Epstein », et d’ajouter : « Nous défendons mieux que vous les droits des femmes ». On a également déjà mentionné dans un clip viral, la référence au « temple » et aux enfants de l’île d’Epstein, parmi la liste des victimes des dirigeants américano-israéliens.
Ce qui permet de souligner que ces vidéos visent en premier lieu l’opinion publique occidentale, et particulièrement américaine. Musique rap, références omniprésentes à la culture américaine et à sa vie politique, et jusqu’au format de clip Lego ou d’animés vulgaires, sont en premier lieu un écho aux codes culturels occidentaux et à la sensibilité de l’opinion publique américaine.
Un constat renforcé par les supports utilisés pour la diffusion de ces clips. Les contenus sont diffusés en masse sur les réseaux sociaux grand public : X, Instagram, TikTok, YouTube, Telegram, Bluesky, etc.
L’Iran utilise une infrastructure complémentaire de médias d'État (IRIB, Tasnim), de comptes officieux, et de réseaux de faux comptes gérés humainement pour créer une illusion de viralité organique, via des méthodes d’astroturfing. Ils révèlent ainsi au passage une parfaite connaissance technique et technologique des méthodes de la propagande occidentale, récupérées dans leur propre intérêt, et une parfaite intelligence de leur importance dans les conflits modernes.
Si l’on voulait résumer, on pourrait dire que l’Iran commet un sans-faute dans sa stratégie de communication.
Ils révélent une parfaite maitrise des outils modernes de l’IA pour la création des contenus eux-mêmes mais aussi une parfaite maîtrise des techniques complexes de diffusion de ces contenus, ce qui est tout aussi, sinon plus important.
Ils révèlent également une parfaite connaissance de leurs adversaires. Alors que les israélo-américains présentent l’Iran comme un pays moyenâgeux et arriéré, les Iraniens montrent au contraire de leur côté une parfaite connaissance des codes culturels occidentaux et savent parfaitement les utiliser à leur avantage.
D’autant plus que ces codes se croisent avec leurs propres références culturelles et religieuses, particulièrement sur la question de la lutte contre le mal satanique et la « coalition Epstein ». Soit la plus parfaite manière de mettre toute une partie de l’opinion d’accord, des bédouins d’Arabie aux habitants du Midwest américain, en passant par ce qu’il reste de la vieille Europe chrétienne.
Moralité, que cela plaise ou non, l’Iran nous donne une magnifique leçon de guerre de l’information. De quoi servir d’exemple à plus d’un, en particulier à la Russie, malheureusement particulièrement à la traîne dans ce domaine, quand un des enjeux majeurs du monde de demain est précisément la lutte contre « l’empire du mensonge » occidental.
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